Théâtre d’ombres et parlement croupion…

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Depuis plus d’une semaine, la pseudo-crise qui secoue l’APN fait les manchettes de la presse indépendante algérienne, entre alarmisme et « analyses » irréelles qui s’évertuent péniblement à faire croire que le pays est bord d’une crise institutionnelle. Une crise d’une intensité telle qu’elle conduirait probablement à une dissolution de cette institution. La belle affaire! Tout monde sait, à commencer par ceux qui en font partie, que ce parlement-croupion, dont 90% des composantes sont élues par la fraude, est complètement inféodé aux maîtres du pays. Les exégètes de service se contorsionnent dans tous les sens pour scénariser des convulsions totalement artificielles d’un organisme sans substance pour tenter, en vain, de les scénariser et donner un sens à un spectacle dévalué de Karagouze, théâtre d’ombre de la tradition ottomane, une mauvaise tragi-comédie dont le régime a le secret.

Une énième diversion du régime

Les deux « clans » qui font mine de se chamailler par presse interposée à l’APN sont tous deux des vassaux inconditionnels du président Bouteflika et des services de la police politique. Quelle mouche a piqué les décideurs derrière les rideaux pour inventer et mettre en scène de sérieuses divergences qui ont pour effet, imperceptible pour la société, de geler les activités inconsistantes d’un parlement folklorique ? Les antagonismes seraient si graves entre ces deux centres de gravité qui par un improbable miracle se découvrent des visions politiques et, dépassant un opportunisme éhonté, seraient disposés à se battre pour des idéaux? Qui en Algérie ou ailleurs peut croire ces fadaises colportées par la presse?

Dans une interview à El Watan, Said Bouhadja, président de l’APN, apparatchik éprouvé et protagoniste en chef de ce feuilleton, lève le voile sur la réalité de cette institution clochardisée. Se confirme officiellement par la bouche de son président que l’APN est immonde cloaque, infesté de voyous; source de privilèges pour des hommes – et femmes – de main du régime. Rien de plus.

Le tableau dépeint par le président de l’APN révèle le niveau de décomposition atteint par les acteurs du simulacre de vie politique sous supervision policière. L’APN est un centre prébendier où un chef de groupe parlementaire dispose d’un parc de cinq voitures, d’un ex vice-président qui recrute plus de 80 personnes et le reste à l’avenant… Les mœurs sont bien celles d’une pègre qui parasite et dilapide les biens publics. Ce mode de fonctionnement instauré par le régime est destiné à récompenser ses porte-flingues à l’APN accomplissent les sales besognes qui leur sont assignées. Rien de plus, ici aussi.

Quelle est la teneur des récriminations des « insurgés » de l’Assemblée qui n’est ni populaire ni nationale contrairement à son appellation statutaire? Les révoltés reprochent au président Bouhadja d’abuser des frais de missions et, surtout, d’avoir licencié le secrétaire général de cette pseudo-APN. En matière de crise institutionnelle, on a fait plus convaincant.

Il est clair que les vraies raisons de cette pièce de théâtre sont à rechercher ailleurs que dans le storytelling de la presse « indépendante ». Le régime ossifié est en crise et la question du cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika n’a fait que l’accentuer.

Le cirque incessant et affligeant des appels à un cinquième mandat ne suffit pas pour imposer un nouveau quinquennat et cacher l’impasse dans laquelle s’est mis le régime.

Probablement que dans ses laboratoires de la police secrète, un dramaturge sans talent a pensé cette pantalonnade comme une crise qui pourrait servir de contre-feu à l’impasse du cinquième mandat, en attendant de trouver une parade plus sérieuse.

Coup de semonce

La déclaration il y a quelques jours de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Bernard Barjolet, et néanmoins « ancien » dirigeant des services de renseignements, sur la « momification du pouvoir algérien » a été un signal clair du parrain français. Parrain politique et diplomatique du régime sur la scène internationale, Paris est mal à l’aise face à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, en soins plus ou moins intensifs. Pour livrer urbi et orbi le message au régime et rendre publique sa position, le pouvoir français a choisi la voix médiatique et non les alcôves où bien des arrangements ont été conclus entre Paris et Alger loin du regard de médias… disciplinés. Cette manière inédite de désavouer le projet de cinquième mandat a sans doute obligé le régime à trouver une parade.

Il y a eu bien sûr les indignations habituelles d’un nationalisme de pacotille des thuriféraires, mais ces gesticulations ne trompent plus personne, le régime est bel et bien coincé.

Il reste que ce n’est point faire injure à l’Ambassadeur Bajolet que de dire que personne ne l’a attendu pour s’accorder sur l’état visiblement catatonique du chef nominal de ce qui reste d’État Algérien. Ni pour constater le niveau de corruption des sommets du pouvoir. Qui l’ignore? Il aurait sans doute été plus révélateur, et plus substantiel, que cet éminent limier de la République donne quelques informations sur le colossal patrimoine en France, qu’il connait certainement dans le détail, de la nomenklatura algérienne. Mais de cela, il ne faut pas rêver, c’est probablement l’un des secrets d’État français le mieux gardé.

Le statu-quo à tout prix?

Autre signe d’agitation, paradoxalement moins monté en épingle que les simagrées à l’APN : les changements massifs dans la haute hiérarchie de l’armée ces dernières semaines. Pour comprendre le sens de ces changements, il aurait fallu que les analystes de la presse des deux rives de la méditerranée creusent les biographies des partants et des arrivants. Or, ces journaux, qu’ils soient civilisés ou sous-développés, se sont satisfait de relayer l’information en la parant de la grille de lecture habituelle de guéguerre entre l’armée et Bouteflika. Il aurait fallu travailler davantage pour que les lecteurs identifient mieux les enjeux et les motivations qui ont conduit à ces changements.

La presse française, comme à son habitude lorsqu’il s’agit d’Algérie, et sa consœur, encore plus indépendante, d’Alger ont fourni comme à leur habitude, le service d’enfumage attendu.

La dissolution de l’Assemblée, qui reporterait de la présidentielle de quelques mois, permettrait de maintenir le statu-quo en évitant aux décideurs d’entrer dans un processus de choix d’alternatives à un Bouteflika de moins en moins présentable. Les Algériens savent d’expérience que ces phases sont toujours lourdes de menaces. Le régime algérien, entre criminels de masse et forbans « institutionnels », règle ses comptes internes sur le dos de la population et ne s’embarrasse d’aucun scrupule.

Il reste que la dissolution de l’APN permettrait de se débarrasser des quelques rares voix respectables dans l’hémicycle de la corruption et de la fraude. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que cette « épuration » ne déplairait pas à ceux qui ont entrepris de caporaliser le FFS…

FC